Un droit de véto pour protéger l’hôpital ?

Tribune Libération par Yves Clot, professeur de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers — 18 mai 2020 à 14:55

Avec la crise sanitaire, les médecins ont repris les rênes dans les hôpitaux. Pour protéger cette souveraineté reconquise, il faut leur donner la possibilité de s’opposer aux décisions contraires à l’intérêt des patients.

Tribune. Au moment où se prépare un «Ségur de la santé»,l’exaspération des soignants est une puissance potentielle de transformation politique. Grâce à ce qu’ils ont fait dans le feu de l’action, ils ont acquis une autorité dans la société qui leur donne un pouvoir d’agir sur l’Etat unique dans le monde du travail tel qu’il est. Pour tous les discours généraux sur «le monde d’après» – que ce soient ceux du gouvernement ou ceux de l’opposition – c’est le crash-test qui se prépare. Ou bien ce qui sortira de là ouvrira la voie à une bifurcation sociale et civique ou bien nous serons remis sur les rails du passé et, sans doute, pour longtemps.

Bien sûr, tout ne peut pas être réglé là. Mais le genre de décisions qui y seront prises sera un moment de vérité car le rapport des forces en présence dans ce secteur n’existe nulle part ailleurs et risque de ne pas durer. A l’hôpital et autour de lui jusque dans les Ehpad, là où le personnel a dû se substituer aux défaillances de l’Etat, là où en partie il a dû le remplacer, nous ne sommes plus complètement suspendus à la bonne volonté des dirigeants. Une certaine arrogance gestionnaire a dû reculer et ceux qui dirigent sont, pour un temps très court, sous la surveillance de la société tout entière. Mais la reconnaissance des «héros» d’aujourd’hui n’aura forcément qu’un temps.

Le conflit entre les nécessités de la gestion et la puissance du travail collectif qui vient de sauver de nombreuses vies, reviendra. Nécessairement. Il est déjà là. Bien sûr, comme le réclament les professionnels de santé, il faut sans doute déclencher un plan Marshall pour la santé publique. La reconnaissance passe, au-delà des médailles et des primes prévues qui pourraient bien finir d’enflammer le ressentiment, par l’augmentation des salaires et la revalorisation des carrières. Toute la stratégie de survie et de développement des hôpitaux est par terre, comme l’a reconnu le président de la République. Elle est à refaire.

Une urgence peut en cacher une autre

Mais la gauche et les syndicats auraient tort de croire qu’un beau retour de l’Etat suffira. Une urgence peut en cacher une autre. Dans l’urgence, les soignants savaient ce qu’ils avaient à faire. Ils ont fait leur métier, souvent sans les moyens de le faire et au péril de leur santé. Malgré tout. Mais sans hésiter. Parce qu’il fallait être au rendez-vous. Ils en ont payé le prix. Ils savaient aussi d’avance qu’on les remercierait. Mais les bons sentiments ne suffiront pas ni même l’argent.

Car il s’est surtout passé quelque chose. Ils ont aussi éprouvé malgré la fatigue, les vertus du pouvoir d’agir. Ils l’ont retrouvé au bénéfice de leur santé mentale. Souvent le virus a fait sauter les cloisons de la division du travail. C’est le soin qui s’est remis à gouverner les structures de l’hôpital. Les médecins ont repris les rênes et l’administration hospitalière s’est conformée au traitement prescrit par les soignants. La décision en circuit court a retourné la table. On se souviendra de ces urgentistes qui ont dit «on n’a jamais aussi bien travaillé» que pendant l’épidémie. Car ils ont beaucoup appris. Ils ont même expérimenté des méthodes d’organisation auxquelles personne n’avait songé jusque-là. Et, pour eux, elles sont devenues les fondations pour un hôpital gouverné par l’intelligence des situations. En fait, le professionnalisme a encore fait un bond en avant. La qualité du travail collectif a assuré la qualité des soins.

Si cette souveraineté reconquise du travail devait disparaître aucune bifurcation politique n’aurait lieu à l’hôpital et ailleurs encore moins. C’est pourquoi il faut soutenir la proposition formulée par le Collectif inter-hôpitaux et souvent reprise : un droit de véto pour les médecins, les personnels paramédicaux et les usagers, au même titre que l’administration, pour s’opposer quand c’est nécessaire aux décisions contraires à l’intérêt des patients. Ce n’est sûrement pas simple. Il serait naïf de le croire. Mais toute l’intelligence politique disponible devrait se mobiliser pour inventer ce verrou du professionnalisme. C’est l’urgence dans l’urgence.

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