Du labeur à l’ouvrage: pourra-t-on retrouver du sens au travail?

Article publié sur le site L’ADN – le 16 septembre 2019 par Mélanie Roosen.

Le monde du travail est en crise – et c’est à peu près vrai pour toutes les professions. Laëtitia Vitaud, experte du futur du travail, en explique les raisons et donne les moyens de la surmonter.

Perte de senssalaires stagnantsinégalités de genreburn-out… les maux qui pèsent sur le travail aujourd’hui sont nombreux. On aime à les dénoncer, mais on peine parfois à les analyser dans leur ensemble, avec un regard historique.

C’est la tâche à laquelle s’est attelée Laëtitia Vitaud dans son nouveau livre, Du Labeur à l’ouvrage. Plutôt que de regarder par le petit bout de la lorgnette, le récit s’attache à apporter perspective et solutions aux problèmes que subissent les travailleurs et travailleuses.

La solution ? Quitter le contrat de labeur aliénant dans lequel nous sommes enfermés pour en imaginer un nouveau : le contrat d’ouvrage. Au programme : un travail plus autonome, moins divisé, et mieux maîtrisé.

Interview.

Parler de « labeur » véhicule une vision aliénante du travail. Quelles en sont les fondations ?

Laëtitia Vitaud : Depuis toujours, lorsque l’on parle de travail, on parle d’aliénation. Dans la Bible par exemple, le travail correspondait au châtiment. Par ailleurs, on a toujours associé le travail à la sueur, à la douleur des muscles, des entrailles. Un changement de perception a commencé à s’opérer lorsque les Hommes ont pris conscience qu’ils pouvaient laisser une trace dans l’Histoire, vers la Renaissance. À ce moment-là, le labeur a laissé place à l’œuvre : une petite élite – les artistes, les artisans – a commencé à signer ses créations. Mais le travail aliénant n’a pas disparu pour autant : nous assistons à un labeur modernisé, avec des horaires très codifiés, par exemple. Le contrat de labeur actuel est né du morcellement du travail, que la société a rendu acceptable.

Cette aliénation a notamment été rendue acceptable par des « avantages sociaux » pensés pour une consommation de masse. Arrivent-ils au bout de leurs promesses ?

L. V. : À la base de la division des tâches, il y a le partage équitable de la richesse obtenue. En parallèle, certains syndicats et institutions ont mené des luttes pour obtenir les avantages sociaux que l’on connaît aujourd’hui. Retraites, congés payés, salaires réguliers… tout ce qui rend la vie plus agréable et stable économiquement parlant. Dès lors, il paraissait acceptable d’être aliéné par le contrat de labeur : on pouvait planifier son futur, celui de ses enfants, acheter une maison… exécuter des micro-tâches pouvait appauvrir le cerveau, mais la richesse qui en découlait semblait valoir le coup. Aujourd’hui, le contrat de labeur se délite. C’est-à-dire que l’aliénation et la division des tâches existent toujours, mais les avantages ne sont plus toujours au rendez-vous. Les CDD précaires s’enchaînent, les retraites sont incertaines, les revenus stagnent… une masse grandissante d’individus n’a pas accès aux avantages promis. C’est pourquoi il faut tout réinventer ! Par ailleurs, les avantages sociaux ont été pensés « en masse » – or nous arrivons au bout des logiques de production et consommation de masse. Les institutions qui proposent aujourd’hui les mêmes produits, services ou avantages à toute la population n’ont pas su évoluer avec leur époque : elles sont obsolètes, mais continuent de proposer un minimum de protection… à certaines personnes, du moins.

De nombreuses professions ne se reconnaissent plus dans cette vision du salariat, qui mène souvent à une perte de sens : dévalorisation du travail pour les unes, bullshit jobs pour les autres…

L. V. : Il y a plusieurs cas de figure. Parfois, les travailleurs expérimentent une division des tâches trop poussée. Dans d’autres cas, ils ne comprennent pas ce qu’ils font, quel est le produit « fini » de leur labeur. Certains ont l’impression d’avoir un impact néfaste sur la société. D’autres exercent un métier utile – les professionnels de santé, les pompiers, les éboueurs, les enseignants… – mais sont mal payés, font des horaires à rallonge, subissent une subordination écrasante, ou un manque de reconnaissance. Comme si le fait d’avoir un métier utile ne méritait pas salaire.

Cette perte de sens ou de considération explique une montée de l’attrait pour l’indépendance, notamment de la « classe créative » qui profite d’une autonomie choisie et non subie. Est-ce que tous les métiers peuvent espérer cette même liberté ?

L. V. : Pas forcément, et je ne pense d’ailleurs pas que l’indépendance soit la réponse à tout. Les catégories s’hybrident. La classe créative qui a réussi à créer son autonomie perd certains avantages sociaux, mais peut gagner plus d’argent, choisir ses clients. Mais il faut comprendre que le contrat d’ouvrage, qui doit remplacer le contrat de labeur, peut s’opérer dans le cadre du salariat tout comme l’aliénation et la division des tâches peuvent avoir lieu dans l’indépendance. C’est normal de se poser la question du statut, mais elle n’est peut-être plus si pertinente. Peut-être que l’on devrait réfléchir en termes de contreparties, de richesses.

On imagine souvent qu’ils ont plus de temps, plus d’argent… Comment expliquer les fantasmes qui entourent les indépendants et les artisans ?

L. V. : On imagine que les freelances pourraient travailler n’importe où, au soleil, à la plage. C’est en partie lié à une forme de biais cognitif : chacun veut convaincre l’autre que ses choix sont les bons, les indépendants vont donc avoir tendance à promouvoir ce mode de vie. Du côté des néo-artisans, il y a un emballement médiatique. Je ne nie pas qu’il existe peut-être un regain d’intérêt pour ces métiers, mais il est minoritaire. Des métiers qui avaient un peu disparu reviennent dans des villes « branchouilles », ça nous fascine. On parle des brasseurs, des barbiers… et on imagine qu’ils ont une vie rêvée. Sauf que se lancer n’a rien d’évident : tout ce qui est géré par l’entreprise dans le package du contrat de labeur doit être recréé à l’échelle individuelle – la compta, les fiches de paie… et il existe, dans certaines professions, un effet de « winners take all », c’est-à-dire que quelques personnes raflent la majorité des contrats. Enfin, même si les indépendants sont réputés pour être plus heureux, ils sont aussi plus stressés. 

Comment pourra-t-on opérer cette transition du contrat de labeur au contrat de l’ouvrage ?

L. V. : Je suis convaincue que maintenir la division du travail ou la subordination dans l’état actuel des choses n’est plus tenable au vu des contreparties. À l’échelle individuelle et de l’entreprise, il est temps d’aller vers une logique de l’ouvrage. C’est-à-dire : moins de spécialisation, plus de mobilité, moins de division, moins de taylorisation, moins de chaînes hiérarchiques interminables pour valider la moindre décision… Le contrat d’ouvrage doit permettre aux travailleurs et travailleuses de progresser, d’évoluer. Cela demande un sacré défi aux RH en termes d’organisation. Les entreprises vont devoir intégrer les salariés et les indépendants dans un nouveau système. Il devra laisser plus d’autonomie et de créativité aux individus qui pourront retrouver un projet de vie, une mission, le sens de la progression ainsi qu’un sentiment de maîtrise, pour ne plus être considérés comme des éléments interchangeables.


Du labeur à l’ouvrage, éd. Calmann-Lévy

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