NAÎTRE ET RENAÎTRE

Par Robert Maggiori — 25 mars 2020 (https://www.liberation.fr/auteur/1951-robert- maggiori)

Frédéric Spinhirny propose une approche de la «philosophie de la naissance» où, plutôt que de finir, il s’agit toujours de commencer. A l’infini.

Selon Frédéric Spinhirny, «symboliquement, la naissance est le commencement de quelque chose d’inédit, dans sa potentialité».

Peut-on dire que l’«angoisse de ne pas savoir ce qu’il y a après la mort, ce néant insondable», est équivalente, en intensité, à «celle de ne pas savoir ce qu’il y avait avant la naissance», ou que «vie après la mort et mort avant la vie» sont «une seule et même chose» ? On en convient difficilement, car l’angoisse n’est pas de ne pas savoir ce qu’il y a après la mort, mais de savoir avec une absolue certitude qu’on va mourir, alors que l’angoisse de «ne pas avoir été» n’est portée par aucune conscience, bien que toutes les consciences soient hantées par l’«obscurité de la naissance», à savoir le fait, ou le faix, d’être né sans avoir eu à choisir quoi que ce soit. Ce qui n’est guère contestable, en revanche, c’est que la culture, si elle célèbre la naissance, s’est surtout bâtie «contre la mort», en inventant toutes les formes symboliques qui servent à la conjurer, que la philosophie en particulier s’est souvent présentée comme meditatio mortis, et, depuis Platon jusqu’au Heidegger d’Etre et Temps, a fait de l’homme un être-pour-la-mort, «essentiellement destiné à la mort». C’est pourquoi on a considéré comme un véritable «tournant» l’introduction, par Hannah Arendt, de la notion de natalité (natality) en tant que catégorie ontologique, anthropologique et politique de la pensée philosophique, par laquelle est affinée l’idée qu’on ne naît pas seulement pour être inexorablement conduit vers la mort, mais pour être voué et convoqué à la vie, pour commencer, pour agir dans le monde, et non, dès le début, pour finir.

Action neuve

De ce changement de perspective est née la «philosophie de la naissance», qui connaît un bel essor et s’est enrichie en puisant dans d’autres courants, liés à la phénoménologie husserlienne, à Heidegger lui-même, à Merleau-Ponty, Patocka, Michel Henry, Maria Zambrano, Martha Nussbaum, et à la pensée féministe, de Luce Irigaray à Christina Schües, Grace M. Jantzen ou Adriana Cavarero…

Jeune directeur adjoint à l’hôpital Necker-Enfants malades, mais aussi philosophe, Frédéric Spinhirny a été marqué par ce «tournant» : avec Naître et s’engager au monde, il offre une profonde réflexion sur la régénération que la philosophie de la naissance peut apporter à la pensée contemporaine. Pour le concevoir, il ne faut pas entendre le mot «naissance» au seul sens que lui donnent la parturiente, la sage-femme ou l’obstétricien (ne) : «naissance» regroupe ici les concepts de naissance (donner naissance, naître, être né), de natalité (chacun, de même qu’il est mortel, est «natal», autrement dit capable d’accomplir à chaque instant une action neuve) et de générativité, qui renvoie à la structure matérielle, historique et culturelle, intersubjective et intergénérationnelle, que chaque naissance – n’étant jamais celle d’un ego isolé, sans relations – modifie et réorganise. En élargissant encore plus le spectre, on dira qu’autour de la naissance «s’articulent le naître comme fait biologique, le connaître comme phénomène d’apparition au monde, le renaître comme capacité à revenir des origines pour chercher son authenticité propre, et enfin le reconnaître comme expérience où celui qui vient agit dans le monde commun, au milieu des autres qui, en retour, le désignent comme digne d’être». Dès lors, la philosophie de la naissance se révèle être «intersectionnelle», autrement dit recoupe de nombreux domaines, et se confronte à la psychologie de l’enfant, aux questions démographiques, sociales, morales, bioéthiques, politiques, au genre, aux défis de l’anthropocène.

«Faire-part»

De fait, Naître et s’engager au monde, qui décrit d’abord l’«expérience existentielle paradoxale» qu’est le fait de naître, parcourt tout cet arc problématique, en partant de «la fécondité comme puissance de création», pour arriver à la détermination proprement politique de l’engagement dans le monde et de la venue à soi du monde. Le début et la partie finale de l’essai – où il est fait référence aux classiques, à Platon, Nietzsche, Arendt, Jonas, mais aussi aux réflexions contemporaines sur la résonance (Hartmut Rosa), la «crise de l’attention» (Matthew Crawford), l’irremplaçabilité (Cynthia Fleury), l’éthique de la considération (Corine Pelluchon) – laissent poindre un certain désenchantement : il est vrai que Spinhirny commence par considérer les positions de Louis-Ferdinand Céline, et surtout de Cioran, dont toute la pensée sombre se déploie sous le sceau de l’«inconvénient d’être né», et qu’à la fin il analyse les raisons, démographiques, écologiques, sociétales, qui pourraient justifier qu’on ne veuille pas donner un enfant à ce monde proche de l’«effondrement». Mais, du cœur du livre, c’est une source de vitalité, de vivacité, qui jaillit. «Symboliquement, la naissance est le commencement de quelque chose d’inédit, dans sa potentialité» : et si elle apparaît comme capacité d’initier des actions, alors l’homme est homme parce qu’il ne cesse de naître, de commencer et recommencer, d’œuvrer, et donc, malgré tous les déterminismes naturels et sociaux («l’important n’est pas ce qu’on a fait de nous, mais ce qu’on fait, nous, de ce qu’on a fait de nous»disait Sartre), de forger sa biographie et d’«écrire une histoire à partir de sa liberté».

Toute œuvre d’art est naissance, mais la naissance (naître, connaître, renaître, reconnaître) est aussi une œuvre d’art, soit «une singularité qui surgit dans le monde et fait advenir ce qui était resté invisible auparavant», ou incréé, inaccompli, inédit… «Tout acte de naissance est un faire-part», écrit Spinhirny, partage du monde, participation de chaque liberté avec celle de tous les autres, annonce de nouveauté, fécondité, puissance d’innover… Aussi, plutôt que d’«orienter notre vie en fonction de notre mort certaine», vaut-il mieux effectuer le tournant, et affirmer que «l’homme naît in-fini» et que vivre, c’est créer, se créer, à l’infini. Tel serait le manifeste d’une «philosophie de la naissance».

Frédéric Spinhirny Naître et s’engager au monde Payot, 240 pp., 18 €, ebook 13,99 €.

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